Les temps de l’histoire – Estomper la date #1 : quelles traces pour quelle (pré)histoire ?

Comme le dit Patrick Boucheron, l’historien n’est pas nécessairement le mieux placé pour découper le temps. Et pourtant, l’histoire telle que nous l’enseignons au collège et au lycée se découpe en périodes, en époque et en dates.

 

Le premier de ces découpages intervient entre la préhistoire et l’histoire.

 Qu’est-ce que l’histoire ?

L’histoire est l’étude des traces et des marques laissées par des humains dans le passé. C’est l’étude du passé humain. Plus particulièrement, il s’agit de l’étude de collectifs humains qui appartiennent au passé.

Un collectif humain correspond à un groupe d’humains qui vivent ensemble, dans un espace commun – une famille, un village, comme on voit ici les habitants de Dangers, dans la région de Chartres, ou encore une tribu, une ville, une société.

Nous avons coutume de faire commencer l’Histoire avec l’apparition de l’écriture en Mésopotamie au IVème millénaire avant notre ère. L’apparition de l’écriture sert ainsi de palier pour séparer deux périodes : la « préhistoire » et « l’histoire ». Pourquoi ?

L’écriture est une trace laissée par les collectifs humains aux générations suivantes… dont les historiens. Notre manière de faire l’histoire du monde dépend ainsi de la fabrique d’archives écrites. A partir de ces écrits, les historiens retracent le cours des événements du passé.

C’est ce que raconte le mythe égyptien de l’invention de l’écriture par Thôt, le Dieu à tête d’Ibis. Comme le rappelle Platon, un philosophe grec, qui cite le mythe :

Roi, [l’écriture] rendra les Égyptiens plus savants et facilitera l’art de se souvenir

Ainsi, lorsque l’on décide que l’histoire commence au IVème millénaire avant JC, on relègue les sociétés précédentes à un statut hors-de-l’histoire ou « primitif ». On crée alors une hiérarchie entre ceux qui maîtrisent l’écriture, et ceux qui ne l’utilisent pas ou dont nous n’avons pas retrouvé les traces.

Certes, historiens et archéologues travaillent également à partir de sources non-écrites comme les traces matérielles de l’occupation d’un espace par un collectif humain

Alors,Pourquoi l’apparition de l’écriture serait-elle la date du début de l’histoire ?

Comment estomper cette date fondatrice de l’histoire ?

Partons à la recherche d’autres traces. En Ardèche, on trouve la Grotte Chauvet qui abrite parmi les plus vieilles traces laissées par des collectifs humains.Dès 34 000 ans avant notre ère, des générations ont peint sur les murs de la grotte.

Cette grotte est une étape, toute proche de la rivière, fréquentée à chaque printemps, lorsque les troupeaux de bisons, de chevaux voire de mammouths reviennent paître. L’humain les a suivis et laisse une trace de son passage. A Chauvet, pendant plus de 6000 ans, les générations se succèdent, pour peindre et apprendre tour à tour.

 

On laisse une trace de « son monde », on laisse aussi une trace de soi. Les mains rouges qui parsèment la grotte sont les premières signatures. 

Ce monde est entré dans l’histoire par ces traces laissées aux prochaines générations dont nous ne sommes que la plus récente.

On peut également laisser une trace sous la forme d’une carte, gravée dans la roche. C’est le cas de l’une des premières cartes retrouvées à ce jour, à Bedolina, dans les Alpes italiennes.

Cette carte est gravée sur un promontoire, et devait probablement représenter le paysage et les champs cultivés de la vallée. On peut supposer que la carte remplace ici le récit oral. En fait, elle fixe ce récit dans la pierre : elle est un support qui survit aux générations qui se succèdent.

A quoi pouvait-elle servir ?

Eh bien, on imagine qu’elle pouvait servir à répartir le travail collectif dans les champs. On pense qu’elle pouvait aussi délimiter d’éventuelles propriétés : c’est pour cela que l’on associe souvent cette carte à un cadastre. Génération après génération, une nouvelle fois, on apprend de cette carte.

Le collectif à l’origine de la carte de Bedolina ne fait pas que reproduire des éléments du paysage de la vallée : il fait correspondre des symboles à ces différents éléments : c’est bien là le geste premier du cartographe…

Voilà une forme d’écriture originale qui peut nous aider à comprendre comment un collectif s’est projeté dans son propre espace, dans son propre monde et l’a organisé. Et ce, même si nous ne disposons d’aucune archive écrite de ce collectif ; il nous est possible de comprendre, à travers Bedolina, comment un collectif humain s’organise.

On le voit, ce qui nous manque et peut-être nous gêne dans cette histoire sans écrit est l’absence de ce qui est au coeur de tout récit historique : les noms. Car sans l’écriture, c’est bien l’historien qui nomme.

Et quelle importance accordons-nous aux noms en histoire !

Parfois, même si le nom été imposé par une « puissance étrangère » comme l’appellation Gaule inventée par Jules César et non par les supposés « Gaulois » qui n’étaient ni un peuple uni, ni, d’ailleurs, Gaulois.

Conclusion

 

Nous ne connaîtrons probablement jamais les noms des Humains. Certains « auteurs » ou « acteurs » ne seront jamais identifiés.

Est-ce que cela doit nous empêcher d’en faire l’histoire ?

C’est pour cela que nous proposons d’estomper la date de l’invention de l’écriture ; autrement dit, la date du début de l’histoire. L’histoire ne commencerait-elle pas alors avec les premières gravures et peintures ?

Ce sont autant de traces de collectifs humains ne maîtrisant pas l’écriture mais possédant un système de symboles et de signes religieux et probablement politiques.

Nous définissons l’histoire comme l’étude des traces et des marques laissées par des collectifs humains dans le passé.

Alors l’écriture n’est qu’une forme de marque parmi d’autres.

De ce fait, les sociétés sans écriture ne sont pas des sociétés sans histoire. 

 

 

 

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